L’astrophysicien Tahar Amari à l’APS : Les chercheurs algériens sont « talentueux » mais ont besoin de moyens

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Les chercheurs algériens sont « talentueux » et ne sont pas moins que ceux de n’importe quel autre pays, mais ont besoin de moyens pour mener la recherche, a affirmé l’astrophysicien français d’origine algérienne, Tahar Amari, connu mondialement pour ses découvertes sur les éruptions solaires.

Voici l’intégralité de son interview :
Question 1-
Enfant de la banlieue parisienne, dont les origines sont algériennes, comment êtes-vous arrivés à devenir astrophysicien de renommée mondiale ?

Réponse : Pourquoi l’astrophysique ? C’est vrai que cela aurait pu être aussi la recherche médicale, ou les lois qui gouvernent l’Univers.

C’est précisément, tout d’abord, à mon père Mohand-Said venu des montagnes de petite Kabylie, que je dois cette impulsion initiale. En effet, il me disait de lever la tête et que tout avait une explication, et qu’à toute maladie, il existait un remède qu’il fallait chercher…. Sans savoir lire, il était déjà scientifique, car la science se définit par cet état d’esprit, savoir qu’il existe des lois qui gouvernent le monde et les chercher. Voilà ce qui m’a profondément marqué. Le reste n’est que chemin pour y arriver, et il en existe des milliers de façon. Le moteur était là.

J’ai donc été formé en physique théorique à Paris, puis voulu faire de la recherche sur les lois de l’Univers, mais … c’est le Soleil qui m’a pris le premier et je ne l’ai jamais quitté !

Je n’ai pas choisi d’être de renommée mondiale, car cela n’est pas un but, tout au moins, ce n’était pas le mien. J’ai pratiqué le handball à haut niveau et là, c’est vrai, que c’est un objectif pour beaucoup de sportifs en général. Mais pour la science, je souhaitais juste comprendre, éprouver la joie de découvrir. Pour reprendre l’analogie sportive, je voulais juste avoir plaisir à « jouer » !

2- Ce n’était pas évident pour quelqu’un né à Bobigny, fils d’un cantonnier, de réussir son intégration en France et parvenir à atteindre la sphère scientifique ?
Il faut être juste. A Bobigny, là où j’ai été élevé, comme partout en Seine Saint-Denis où je suis né, et souvent décriée, bien que mes parents, immigrés avant ma naissance, n’avaient jamais ni connu ni passé 5 minutes sur aucun banc d’école celle-ci permettait à tous de réussir. La difficulté venait du milieu social, de la culture, de la langue, du niveau de vie très bas. Mais, à l’école, à part de rares cas, tout était possible.

Les institutrices et instituteurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, étaient pour la plupart juste et aidant, à l’écoute, ne faisant pas de distinction.
La ville apportait des aides pour contrecarrer les problèmes financiers.
C’était donc dur, oui, comme conditions avec 11 enfants à la maison, mais je pouvais rêver, la tête dans les étoiles, suivant les cours ainsi jusqu’au doctorat !

3- Pensez-vous qu’être d’une autre origine en France est un handicap pour la réussite ? Quelles sont, selon vous, les clés de la réussite ?
Mon père était cantonnier, oui, mais il valorisait la connaissance, et cela était très porteur. L’origine n’était pas vraiment un problème, et pourtant la guerre d’Algérie, n’était pas vraiment lointaine dans mon enfance. On rencontrait quelques préjugés, mais à l’école, quand je méritais des bonnes notes, je les avais.

Je pense que l’école, qui était de très bon niveau dans mon enfance, et qui a pas mal changé depuis, ne doit pas être l’unique source pour réussir.

Le sport est une formation de l’esprit par la pratique et les valeurs qu’il inculque, mais aussi les entraîneurs qui ont un réel rôle d’éducateur qu’on oublie souvent, et les discussions extérieures aussi. Dans mon cas, avec mon ami de toujours Arab Larabi nous dévorions les ouvrages des philosophes et des hommes de sciences.

4- Votre récente découverte porte sur les tempêtes solaires et leur impact sur la Terre. Pouvez-vous nous expliquer plus ?

Cette découverte avec mon équipe concerne les éruptions solaires, les mécanismes à leur origine et leur prédiction. Il s’agit de la seconde découverte sur le sujet en moins de 4 ans, les deux ayant fait la Une/couverture du magazine Nature. Une troisième entre les deux également dans Nature concerne le problème de la température de l’atmosphère beaucoup plus chaude, étrangement que la surface du soleil.

Revenons aux éruptions solaires. Les éruptions solaires peuvent envoyer du rayonnement, des particules et une énorme bulle de matière (qu’on appelle plasma) voyageant du soleil à la Terre.

L’ensemble de ces produits de l’éruption peut avoir des impacts importants sur de nombreux secteurs de notre activité économique, des satellites, lanceurs (comme Ariane, etc…), réseaux de distribution d’électricité, GPS, communications maritimes et aériennes, organismes vivants…

Tout cela couterait énormément dans le cas d’une éruption importante comme celle qui a manqué la terre en 2012 et les compagnies d’assurance le savent.

Il devient donc important de prédire une météo spatiale, et comme tout cela vient du soleil avant d’arriver sur terre. Mes recherches sont sur l’origine de ces éruptions, tant au plan fondamental de leurs mécanismes de déclenchement que celui appliqué de leur prédiction.

Ce que nous avons découvert cette année c’est que les éruptions étaient produites par une corde magnétique enfermée dans une cage magnétique et que c’est le combat entre cette corde magnétique et la cage magnétique qui allait dire quelle type d’éruption allait se produire et son énergie maximale.

Pour arriver à cela, nous avons suivi les derniers jours de la grossesse d’une éruption très importante survenue en octobre 2014, provenant d’une région énorme du soleil, pour laquelle les médias s’inquiétaient sur la Terre qui allait être dans le noir quelques mois plus tard.

Nous avons mis au point une méthode mathématique unique pour pratiquer une sorte d’échographie magnétique unique, en utilisant les données du satellite Solar Dynamics Observatory de la NASA, pour savoir quelle était la nature du « bébé » magnétique responsable de l’éruption. Et là, nous avons découvert une corde enfermée dans une cage, toutes deux magnétiques.

Nous avons découvert que la nature de l’éruption et son énergie libérée était contrôlé par le rapport de force entre la corde et la cage et que dans le cas de ce type d’éruption c’est la cage qui l’emportait et aucune bulle de matière n’était éjectée, seule du rayonnement ayant causé des troubles de communications en 2014. Alors que dans l’autre type d’éruptions comme celui que nous avions découvert en 2014 et qui avait aussi fait la couverture de Nature, c’est la corde qui l’emportait et propulsait une éjection de masse qui devenait un gigantesque nuage magnétique voyageant vers la terre et générant un orage géomagnétique.

5- Vous avez participé récemment au lancement, par l’ambassade d’Algérie en France, du Cercle Saint-Augustin, un cadre de réflexion entre la diaspora algérienne en France pour explorer les possibilités de jeter des passerelles avec l’Algérie. Comment comptez-vous participer à ce cercle de réflexion et quelles sont vos attentes ?
Ce cercle est une excellente initiative. Il n’est pas construit verticalement mais horizontalement, et son but est de permettre la création active d’un réseau d’expertises et d’expériences permettant de favoriser les interactions fructueuses avec les institutions, jeunes et moins jeunes chercheurs, universitaires ou non en Algérie.

Les attentes sont différentes. Certains collègues ont étudié en Algérie et connaissent bien le système éducatif et de recherche et ont parfois connu des difficultés à construire le pont avec l’Algérie. N’ayant pas été élevé et éduqué en Algérie, j’ai un regard neuf et naïf peut-être. Je suis donc optimiste dans ce sens. Nous sommes souvent isolés et ignorons les expériences des autres collègues et le Cercle peut permettre de coordonner de tels efforts, et de favoriser et aider à construire de telle relations.

6- On parle beaucoup, ces temps-ci, de la diaspora algérienne vivant à l’étranger et de ses capacités à donner un plus aux efforts de recherche et de développement déployés en Algérie. Concrètement, quel apport pourrait donner cette diaspora à l’Algérie, un pays qui a toujours besoin des enfants ?
C’est d’abord le pays d’origine qui possède une dynamique et celle-ci est ensuite suivie par une réponse de la « communauté » (je n’aime pas le mot diaspora, ou même communauté) à l’étranger. C’est donc avant tout la formation dans le pays qui est le secteur primordial, une formation adaptée aux besoins économiques.

Ce travail peut et doit aussi être fait en parallèle avec les autorités françaises sur place en Algérie, car des accords de coopération sont établis entre les deux pays et peuvent aussi contribuer à la mise en place d’action. Souvent, comme c’est mon cas, il s’agit de citoyens nés et formés en France.

7- Comment évaluez-vous le niveau de la recherche en Algérie, les moyens mis à sa disposition et quelles sont, d’après vous, les priorités pour arriver à concilier le monde de la recherche au développement économique ?
Les chercheurs Algériens sont talentueux, pas moins que ceux de n’importe quel autre pays. J’en rencontre dans des conférences internationales de haut niveau. Mais le niveau qu’ils arrivent à rejoindre peut être disparate en raison des moyens nécessaires pour mener cette recherche qui sont aussi différents suivant les disciplines.

Un chercheur vit par son lien avec l’International, car la recherche est internationale avant tout. Il faut penser ainsi, car la recherche concerne l’humanité toute entière et est acceptée par elle. Sinon, l’enfermement est une sorte de mort incompatible. C’est un mécanisme à double flux. Il faut envoyer à l’étranger et accueillir des chercheurs étrangers dans les laboratoires algériens. C’est ce qui est fait dans les pays en pointe de la recherche.

D’où je suis ici, loin du système algérien, je dirais que cela me parait plus difficile dans le domaine expérimental que celui de la théorie pure où le manque de moyens peut tout de même permettre de progresser. Les expériences nécessitent des moyens importants qui, seuls, peuvent permettre de se hisser à un niveau et ainsi faire que les jeunes chercheurs algériens aient une valeur à l’étranger où ils pourront séjourner et les laboratoires algériens, réciproquement, pourraient être attractifs.

Contrairement à ce que certains pensent, investir dans la science et la recherche c’est gagner dans le développement économique et éducatif, de manière naturelle. C’est investir pour l’avenir des adultes au jeunes. La science ne s’arrête pas qu’aux scientifiques. Elle inonde et nourrit l’éducation et la société. La recherche sert à former les politiques, les décideurs, les entrepreneurs qui ne deviendrons pas tous des chercheurs. Ils pensent au-delà de l’utilisation immédiate, et cela paie, pour le durable. Le monde politique y gagne aussi.

Il faut accroître les investissements dans la recherche et, plus généralement, c’est science et l’éducation qui seront utiles pour le futur.

Dans des pays comme le Japon, Singapour ou l’Allemagne, le développement va de pair avec la recherche. Le budget de la recherche et l’éducation doit être plus élevé, c’est un investissement pour l’avenir qui payera.

8- Les autorités algériennes ont consenti d’énormes efforts dans la massification de l’enseignement supérieur. Pensez-vous que la place, maintenant, est à la nécessaire intégration professionnelle des diplômés (l’employabilité) ?
Encore une fois, Je ne vis pas ni n’ai jamais vécu en Algérie. Cependant, quand on pense à la recherche, on pense à l’enseignement supérieur. Mais il faut penser éducation tout court. La science, qui forme les citoyens et les protège, commence bien plus tôt avec des esprits plus jeunes, quels qu’ils soient, qui seront des citoyens bien armés pour réfléchir et atteindront l’enseignement supérieur, bien plus tard.
Les chercheurs contribuent à former les professeurs et les instituteurs qui eux forment ensuite les jeunes.

D’autre part, former par l’enseignement supérieur est bien, mais je m’interroge sur le sens d’engagement sans se soucier de l’intégration professionnelle en même temps. Là encore c’est un système à double flux, les deux en même temps et réciproquement. Il faut travailler avec les entreprises et ne pas attendre la fin de formation pour s’intéresser à elles.

Prenons l’exemple du numérique comme le Big Data. La demande est tellement grande que les entreprises manquent de candidats. Les grandes écoles intègrent de telles formations pour répondre à cette demande pour l’avenir.

En Algérie, il faut une synergie, entre la recherche, qui nourrit l’enseignement, et l’industrie locale et internationale. Les Algériens doivent trouver un emploi correspondant aux besoins des entreprises présentes sur le sol ou à l’étranger.

Des formations avec un lien fort avec l’industrie, incluant de nombreux stages doivent être renforcées. On comprend qu’on rejoint alors la question des moyens.

Prenons par exemple encore l’informatique, nourriture de base de toute formation ou industrie. Former à la théorie informatique c’est bien, mais ce sont les nombreux stages et classes d’apprentissages qui rendent la connaissance utile. Et pour cela, il faut beaucoup de cours pratiques avec des moyens informatiques à la hauteur.

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